Claude visé par des détournements industriels et militaires

Anthropic dit avoir détecté des détournements de Claude par des acteurs chinois, russes et yéménites. Le rapport évoque distillation, redirection de requêtes et usage militaire, sur fond de tensions autour des modèles fermés.

Anthropic a publié le 10 septembre un rapport de 154 pages sur les usages détournés de Claude, son assistant d’intelligence artificielle. L’entreprise y affirme avoir interrompu plusieurs opérations impliquant des acteurs chinois, russes et une cellule basée dans le nord du Yémen. Le document compte, car il montre à quel point les modèles de langage sont devenus une cible de collecte, d’espionnage et d’usage militaire. Et, au passage, la course aux capacités continue de donner des idées peu recommandables.

Des millions d’échanges pour siphonner Claude

Le cas le plus massif décrit par Anthropic concerne Alibaba. Selon le rapport, plus de 151 millions d’échanges ont été détectés entre mai et juillet 2026 via un réseau de plus de 5 000 comptes frauduleux, avec un pic proche de 3 millions de requêtes par jour. L’entreprise américaine estime que ces interactions servaient à extraire des traces de raisonnement de modèles Claude Opus 4.6 et 4.7 afin d’entraîner des versions Qwen 3.5, 3.6 et 3.7.

Anthropic parle ici de « distillation illicite » : une méthode qui consiste à faire produire des réponses par un modèle plus avancé pour améliorer un autre modèle à moindre coût. Dans le rapport, Alibaba n’est pas seule mise en cause. D’autres acteurs chinois sont cités pour des tentatives similaires, toujours via des comptes frauduleux ou des schémas de contournement des protections d’Anthropic.

Quand les requêtes des utilisateurs changent de route

Le document vise aussi Moonshot AI et DeepSeek. Anthropic leur reproche d’avoir redirigé, à l’insu des utilisateurs, une partie du trafic vers Claude puis d’avoir conservé une partie des échanges pour entraîner leurs propres modèles. Moonshot aurait relayé près de 300 000 requêtes en dix jours, surtout vers Opus. Ce n’est pas le genre de détour que les équipes produit mettent en avant dans une présentation investisseurs.

Le rapport cite, pour Moonshot, le cas d’un utilisateur probablement lié à l’armée chinoise qui aurait interrogé, via ce qu’il pensait être Kimi, des archives de vidéosurveillance afin de savoir si une personne suivie se comportait « anormalement ». Anthropic évoque aussi un ingénieur d’une entreprise publique chinoise qui aurait exposé, sans le savoir, du code interne et des identifiants actifs de plusieurs grandes entreprises. Côté DeepSeek, l’entreprise américaine parle d’un opérateur lié à une agence russe rattachée au ministère de la Défense, dont les requêtes redirigées vers Claude auraient exposé des identifiants d’une base de données gouvernementale.

Une protection contournée, puis renforcée

Anthropic explique également que Moonshot AI et DeepSeek auraient contourné une protection technique censée empêcher l’extraction du raisonnement complet de Claude. L’API ne fournit normalement qu’une « signature » de référence, et non la trace de réflexion intégrale. Les deux entreprises auraient ouvert de nouvelles sessions pour faire reconvertir cette signature en raisonnement détaillé, puis exploiter ce contenu pour leurs propres modèles. L’entreprise dit avoir renforcé cette défense depuis.

Le volet militaire, plus sensible encore

Le rapport décrit aussi une cellule basée dans le nord du Yémen qui aurait utilisé Claude Code pour développer un logiciel de guidage de roquettes. Anthropic ne nomme pas explicitement les Houthis, même si plusieurs éléments géographiques pointent dans cette direction [à vérifier]. Selon le document, les acteurs se seraient réparti les tâches entre une instance chargée d’écrire le code, une autre de la recherche et une troisième de la relecture.

Une roquette guidée aurait fait l’objet d’un tir d’essai réel, qui a échoué, puis les opérateurs seraient revenus vers Claude quelques heures plus tard pour diagnostiquer la cause. En revanche, le missile balistique longue portée mentionné ailleurs dans le rapport n’aurait été testé qu’en simulation. Le détail compte, car il sépare une expérimentation de terrain d’un simple scénario d’ingénierie assistée.

Ce que le rapport dit du marché de l’IA

Au-delà de ces cas, Anthropic mentionne des campagnes de cyberespionnage russe, de la recherche biologique à risque et la surveillance de dissidents ou de journalistes par des États autoritaires. Ces usages ne sont pas nouveaux dans ses rapports de menace, mais leur accumulation dit quelque chose de plus large : les modèles d’IA générative sont désormais à la fois des outils de productivité et des infrastructures convoitées, surveillées, copiées. La frontière entre usage légitime et extraction opportuniste devient de plus en plus poreuse.

Dans ce contexte, les éditeurs de grands modèles renforcent leurs contrôles techniques, tandis que les concurrents cherchent des raccourcis pour combler l’écart. Le marché n’a rien d’un salon feutré. Il ressemble davantage à un chantier où chacun essaie de repartir avec les plans de l’autre.

En chiffres

  • 154 pages — rapport publié par Anthropic le 10 septembre 2026.
  • 151 millions d’échanges — détectés entre mai et juillet 2026 via des comptes frauduleux.
  • 5 000 comptes — réseau évoqué par Anthropic autour d’Alibaba.
  • 3 millions de requêtes par jour — pic observé sur la période étudiée.
  • 300 000 requêtes — trafic relayé par Moonshot en dix jours.

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