Arcadia, le logiciel français de commandement qui veut contrer Palantir
Présenté fin septembre, Arcadia doit devenir le logiciel de commandement souverain des armées françaises. Ce système dopé à l’IA vise à remplacer des outils éclatés et à offrir une alternative européenne à Maven, de Palantir.
Arcadia, le futur logiciel de commandement des armées françaises dopé à l’intelligence artificielle, a été présenté fin septembre par le Commissariat au numérique de défense. Pensé comme un système interarmées souverain, il doit aider l’état-major à croiser des données dispersées dans 1 500 à 2 000 systèmes d’information et à réduire la dépendance à Palantir, dont l’outil Maven équipe déjà l’OTAN. Le sujet compte aussi pour l’Europe, car Paris veut proposer une alternative maîtrisée sur ses données et ses algorithmes.
Un socle commun pour des armées qui travaillent encore en silos
Arcadia n’est pas seulement un logiciel de plus : c’est un C2, pour « commandement et contrôle », c’est-à-dire l’outil qui permet à un état-major de suivre ses unités, d’agréger le renseignement et de préparer ses ordres. Le Commissariat au numérique de défense le décrit comme un « système de commandement interarmées souverain centré sur la donnée et boosté à l’IA ». Terre, Marine et armée de l’Air et de l’Espace sont concernées.
Le besoin est né d’un constat très concret : le ministère des Armées gère un parc informatique éclaté, ce qui complique le partage d’informations entre services. Arcadia doit servir de socle commun, avec un fonctionnement présenté comme « ouvert, sûr et interopérable ». Le ministère parle même d’un « C2 store », une logique proche d’une boutique d’applications où d’autres logiciels, venus d’industriels, de PME ou de start-up, viennent se brancher sur la plateforme.
Le général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées, résume l’enjeu sans détour : « Il faut refuser de dépendre de solutions américaines, a poursuivi l’intéressé. Notre ADN, c’est celui de la souveraineté. L’IA, la capacité à maîtriser les données, ce sera demain au cœur des enjeux de souveraineté et on ne peut pas s’en remettre ni à la Chine ni aux États-Unis, il faut une solution européenne. »
Une réponse française à Maven, avec un usage très terre à terre
Face à Arcadia, le concurrent le plus cité reste Maven Smart System, le logiciel de Palantir déjà utilisé par l’OTAN. Le CEMA reconnaît un rapport de force asymétrique : les États-Unis ont avancé plus vite, et l’Alliance a adopté un système dont les algorithmes ne sont pas publics. Pour autant, l’argument de la souveraineté revient maintenant avec insistance dans les discours militaires français. L’IA n’est plus un slogan ; c’est une question de contrôle sur les données. Et ça change tout.
Le général Mandon a donné un exemple très concret venu de la Marine nationale, lors des tensions en mer Rouge et dans le détroit d’Ormuz. Quand « quasiment 80 % » des bateaux de combat sont déployés, la planification devient un casse-tête logistique et humain. Selon lui, l’IA a remplacé des tableaux manuels : « Aujourd’hui, c’est moins d’une minute de travail par l’intelligence artificielle. Vous définissez les paramètres […] et votre planification est faite 2 minutes après, ce qui vous permet de réfléchir beaucoup plus aux grandes questions. »
Des briques déjà testées, et une mise en service encore lointaine
Arcadia ne sort pas de nulle part. Il prend la suite de SIA C2, programme abandonné, et reprend aussi le travail d’Artemis.IA, une plateforme confiée à Athea, la coentreprise de Thales et d’Atos, pour le traitement de données de renseignement. Cette fois, l’ambition est plus large : couvrir la conduite des opérations, pas seulement l’analyse. Le logiciel repose sur un modèle de langage baptisé Berthier, développé avec Thales, Safran, Airbus et Mistral AI.
Le système a déjà été testé par le premier corps d’armée français et éprouvé lors d’exercices en Roumanie et en France. Le général Patrick Justel a aussi indiqué que le Royaume-Uni, l’Allemagne et la Pologne s’y intéressaient. Le CEMA va dans le même sens : « On emploie déjà Arcadia pour des applications données. On a exposé notre système à l’Otan et on a des marques d’intérêt en Europe, parce que beaucoup de nos partenaires voient que c’est une alternative à Maven. Tout le monde est frileux à l’idée de confier ses données à un système qu’il ne maîtrise pas, donc on est en train de développer une solution européenne. »
Le calendrier reste toutefois prudent : le ministère des Armées ne vise pas une capacité opérationnelle globale avant fin 2027. En parallèle, d’autres briques avancent, comme le modèle de fondation souverain entraîné sur le supercalculateur militaire Asgard, capable de détecter et d’identifier des véhicules terrestres, ou encore GenIAI.intradef, l’assistant conversationnel déployé depuis début 2025. Le chantier est vaste, mais la direction est claire : réduire la fragmentation, garder la main sur les données et construire une base industrielle française et européenne autour du commandement assisté par IA.
En chiffres
- 1 500 à 2 000 systèmes — parc informatique du ministère des Armées, selon le CND.
- 80 % — part des bateaux de combat déployés, selon le général Mandon.
- 29 septembre — présentation d’Arcadia au Mont-Valérien.
- 8 octobre 2026 — audition parlementaire du général Fabien Mandon.
- Fin 2027 — objectif de mise en service opérationnelle globale.